Lettres
Retranscription de lettres envoyées aux familles et ami(e)s.
Maurice Allard
​Le Petit Journal, le 21 mars 1943
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Parmi les victimes du fameux raid sur Dieppe, l'on mentionnait le capitaine Maurice-Georges Allard, des Fusiliers Mont-Royal. Le 25 août 1942, une dépêche officielle annonçait à son père, M. Louis-Joseph Allard, 1690 boulevard St-Joseph, à Montréal, qu’il était porté disparu. Mais, le 18 septembre suivant, un second message rapportait que le jeune Allard avait été blessé à Dieppe et qu’il était prisonnier de guerre au camp Stalag 9C, en Allemagne.
Les lettres envoyées jusqu’à date par le capitaine Allard à ses parents nous permettent de retracer sa tragique aventure et constituent un récit héroïque qui se passe de commentaires. Les voici dans leur ordre chronologique, avec tous leurs détails saillants.
​Dans sa première lettre datée du 3 septembre 1942 et écrite en anglais par un compagnon d'infortune, le jeune Allard raconte :​
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J’ai été blessé sur la grève de Dieppe ; j’ai eu l’épaule gauche et le cou fracturés et le bras droit disloqué. Le capitaine Préfontaine a rampé jusqu’à moi (alors qu’il était blessé à une jambe et au bras), et il m’a donné de la morphine, puis il demanda de l’aide aux Allemands. Ils nous donnèrent de l’eau, pansèrent nos blessures et nous transportèrent à un poste de secours. Une ambulance nous emporta en ville et on nous mit à bord d’un train de bestiaux en route pour Rouen, où nous avons séjourné trois jours à l’hôpital. Je n’ai absolument rien mangé, sauf lorsqu’une infirmière allemande m’apporta du raisin et des poires.
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Trois jours plus tard, un train-ambulance nous amenait en Allemagne, où l’on nous transporta à un hôpital dont tout le personnel est anglais. (Il s’agit là de médecins et de spécialistes de la Croix-Rouge).
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J’ai subi deux opérations et j’ai toute la partie supérieure du corps enfermée dans le plâtre. Les deux premières jours, j’ai terriblement souffert, on m’a donné de la morphine pour les douleurs. Dites à mes parents que je n’ai aucun regret d’être ici ; l’expérience que j’ai connue valait bien les souffrances endurées.
Le 9 septembre, il écrivait sur une carte :​
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C'est un nommé Gérard Roy, de Valleyfield qui écrit pour moi.é Les docteurs disent que je prends du mieux. Je suis à la diète liquide, aux oeufs et au pain blanc.
Le 12 septembre, Maurice déclara à sa maman :​
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Un Français est venu me voir et j’en profite pour t’écrire un mot. Comme toujours, je suis au lit dans le plâtre et, suivant les nouvelles, j’y serai pour une couple de mois. Je m’habitue petit à petit et mes souffrances sont beaucoup moins grandes. D’ailleurs, je suis très bien traité à l’hôpital, tous sont très bons pour moi. La Croix Rouge ici nous fait parvenir des cigarettes, du chocolat, des bonbons et quelque peu de manger. Je t’assure que c’est une aide précieuse, car sans cela je ne sais comment nous vivrions... Nous ne pouvons écrire que trois lettres et deux cartes par mois. Ceci d’ailleurs peut changer, car la distribution n’est pas régulière.
Et le 22, il poursuite : ​
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Maman chérie, tu ne sais pas à quel point tu me manques ici. Toutefois je prends beaucoup de mieux et les médecins sont assurés que j’en reviendrai, bien que mon épaule sera toujours quelque peu raide. Je dors presque toutes mes nuits au complet et mon appétit est revenu.
Dans une longue lettre écrite le 4 octobre, le capitaine Allard fait un résumé de son aventure à Dieppe. ​
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Nous étions dans de petits bateaux, dit-il, en vue des côtes de la France. Un écran de fumée nous protégeait contre le feu ennemi. Nous reçûmes l’ordre d’attaquer.
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Aussitôt nous nous sommes dirigés vers Dieppe qui était à peu près à un mille. Nous fûmes reçus par un feu concentré de mortiers et de mitrailleuses. Quelques embarcations furent coulées avant d’avoir pu accoster.
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C’était magnifique de voir nos gars affronter le feu qui nous couvrait. Aussitôt j’ai donné l’ordre de se coucher par terre. Je voyais mes gars se faire blesser comme des canards par le feu croisé des mitrailleuses allemandes. On m’avertit que le capitaine Préfontaine, dont j’étais l’assistant en second, était blessé et me laissait en charge. Je fis un large écran de fumée et pris une course avec mes hommes vers la falaise.
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Plus tard, pour une raison humanitaire, nous fûmes obligés de nous rendre et je vis un officier de la Marine qui avait un pied arraché et essayait de nous rejoindre. Je cours vers lui pour l’aider, mais à peine rendu je fus blessé. J’ai perdu connaissance. Je me réveillai plus tard bien souffrant et à peine capable de me remuer.
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Quelques heures plus tard, j’entendis quelqu’un m’appeler. C’était Jacques Préfontaine qui avait rampé douloureusement sur 300 verges pour venir m’aider. Il m’a donné une injection de morphine et tous deux, nous restâmes là à souffrir terriblement. De Rouen, nous fûmes conduits à un hôpital anglais, en Allemagne, à bord d’un splendide train-hôpital.
Le 18 novembre, il ajoute :​
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Je suis maintenant hors de danger.
J’ai été sur la morphine pendant trois semaines et on s’attendait à ma mort d’un jour à l’autre. J’ai été nourri à la cuillère pendant deux mois et demi, maintenant je mange à table. Mon gros plâtre est enlevé et on m’a mis un collier de plâtre pour deux semaines et depuis, un feutre pour empêcher tout mouvement brusque. Je ne pesais que cent livres, mais j’en ai gagné 30, le mois dernier… Les fractures sont très bien réduites, je remue mon cou comme avant et je puis remuer quelque peu mon épaule, rien ne paraîtra... J’ai fait une pneumonie et une phlébite au début, c’est ce qui m’a retardé... Nous pouvons recevoir 25 lettres par jour.
Le 22 novembre, il envoie à ses parents ses meilleurs souhaits de Noël et du Jour de l’An.
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Je vais bien, dit-il, et j’engraisse. Nous sommes bien traités à l’hôpital et je ne souffre pas encore de ma captivité... Je prie beaucoup et j’offre toutes mes souffrances pour la famille. J’ai vu un prêtre catholique et je communierai dans quinze jours.
Le 3 décembre, les nouvelles sont encore meilleures.
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Mon cou est complètement guéri, écrit le jeune Allard. Je ne puis dire la même chose de mon épaule ; c’est stagnant. Toutefois, j’ai bien confiance que ce ne sera pas long. La vie ici passe assez vite. Réveil à 7 h. 30, déjeuner à 8 heures, café à 10 heures, pansement et lunch à midi, tout le monde au lit de 13 à 15 heures, le thé à 15 heures, souper à 17 heures, chocolat chaud à 20 heures et couvre-feu à 22 heures.
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Le major Painchaud, qui est avec moi, commence à marcher seul avec des béquilles ; il a énormément souffert, mais il est maintenant hors de danger. Le prêtre français est revenu me voir et je pourrai communier à Noël.
Le 1er janvier 1943, le capitaine Allard écrivait :
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La veille de Noël, nous avons eu de la bière, de la musique, du chant, des rires, etc. À Noël, déjeuner en commun : œuf, bacon, tomate, café, etc. Au dîner : hors-d’œuvre, patates pilées, épinards, plum-pudding, fromage, etc. Au souper : on n’en pouvait plus! Le soir : un bon concert par les prisonniers. Le lendemain : une pantomime par les médecins, mieux que toute pièce montée à Montréal, aujourd’hui : très bon concert.Comme tu vois, on se débrouille et la vie est très gaie « selon les circonstances ». À mon retour, j’en aurai beaucoup à raconter : du triste, du tragique, mais surtout du gai.
Un autre message de la Croix Rouge, daté du 5 février dernier, rapporte à la famille Allard que le jeune Maurice est d’un état de santé satisfaisant.
Tous ces messages lui donnent le titre de "capitaine", mais il avoue, le 18 novembre : « Je ne suis pas capitaine à ma connaissance. » Dans ses différentes lettres, Maurice demande à ses parents des lames de rasoir, brosse et pâte à dents, pantoufles, crayons, gants, bretelles, mouchoirs, etc. Et il ajoute : « Le meilleur moyen de me faire parvenir ces articles, c’est de les envoyer par la Croix Rouge. »